DÉCOUVERTES (GRANDES)


DÉCOUVERTES (GRANDES)
DÉCOUVERTES (GRANDES)

L’expression désigne généralement les grandes découvertes maritimes effectuées au XVe et au XVIe siècle. Mais les grands découvreurs ont eu des précurseurs dès l’Antiquité, puis ils ont eu des émules, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles: les explorateurs. Il ne faut négliger ni les uns ni les autres dans une étude d’ensemble. La grande question est de savoir pourquoi et comment, à la fin du Moyen Âge, le mouvement de reconnaissance des Européens à travers le monde s’est rapidement accéléré.

Ici les différents facteurs de l’évolution historique doivent être pris en considération. Il n’est pas question de donner la priorité à l’un ou l’autre de ces facteurs selon une problématique simpliste et pourtant fréquente même chez des esprits avertis. Chaque facteur joue un rôle qui lui est propre. Sur le plan économique, c’est à la fois l’ambition d’une bourgeoisie arrivée à maturité, le besoin qu’elle a de débouchés pour ses capitaux et ses marchandises et le besoin de terres nouvelles pour une société aristocratique, maintenant à l’étroit en Europe. Sur le plan religieux, c’est, en même temps, l’idée de la croisade défensive, le souci de retrouver les frères chrétiens qui vivent au-delà de l’empire des infidèles, enfin le sens missionnaire de l’Église de nouveau en éveil. Sur le plan intellectuel, c’est la révolution technique et scientifique du XVe siècle avec l’idée de la rotondité de la terre reprise de Ptolémée, avec l’usage de la boussole et le calcul de la latitude en pleine mer à toute époque de l’année grâce à l’astrolabe, ou à des instruments analogues, et aux tables de déclinaison; c’est aussi le progrès de la construction navale, avec la caravelle, la nef améliorée, et bientôt le galion. Sur le plan politique enfin, c’est la fin de la Reconquista contre les Arabes dans la péninsule Ibérique, la fin de la guerre de Cent Ans, au nord des Pyrénées, et la naissance de la vocation maritime de l’Angleterre, expulsée du Continent. C’est en même temps la naissance d’un empire hispano-portugais en Europe, préparant celui qui va se créer hors d’Europe.

Les Portugais ont été les premiers à se lancer sur la route des Indes orientales. Le cap de Bonne-Espérance franchi, il a suffi de quelques années pour bâtir un immense empire maritime dans l’océan Indien. Sur la route des Indes orientales, dans sa partie atlantique où l’on doit utiliser les alizés, qui poussent les navires vers l’ouest, pour gagner le cap de Bonne-Espérance, les Portugais rencontrent le Brésil (1500), que leur a donné à l’avance le traité de Tordesillas (1494). Mais, déjà, les Espagnols explorent la mer des Antilles. Bientôt, ils créeront deux empires à partir de cette «Méditerranée américaine»: celui de Mexico, celui du Pérou, avec des centres de gravité assez proches l’un de l’autre, mais formant des zones d’expansion démesurée.

Le XVIIe siècle verra l’occupation progressive d’immenses territoires reconnus au XVIe siècle. Le XVIIIe sera celui des explorations scientifiques confiées à des missions de géographes et de naturalistes. Le XIXe verra la découverte et l’étude systématique des continents, préparant leur maîtrise par le chemin de fer, né en même temps que le bateau à vapeur et qui rend celui-ci relativement plus lent que le bateau à voile: les marchandises, à l’inverse de ce qui se passait dans les siècles précédents, vont maintenant plus vite sur terre que sur mer.

Et les conséquences des grandes découvertes ont été aussi immenses et complexes que les facteurs qui les ont déclenchées.

1. Les précurseurs

Dès l’Antiquité, des marins égyptiens ont parcouru la mer Rouge et le golfe d’Aden à la recherche de nouveaux débouchés commerciaux. Les Phéniciens explorèrent les côtes de la Méditerranée, fondant, vers 1200 avant J.-C., un comptoir à Gadès (Cadix), et, de là, se rendirent par l’Océan jusqu’aux îles Britanniques. Vers 1600, ils effectuent un périple autour de l’Afrique du Nord pour le compte du pharaon d’Égypte et, en 465, Hannon le Carthaginois visitait la côte de l’Afrique occidentale jusqu’à l’île de Fernando Poo, au fond du golfe de Guinée. En 345, un Marseillais, Pythéas, explorait la mer du Nord jusqu’aux rivages de la lointaine Thulé. C’était l’époque où Alexandre le Grand, roi de Macédoine, atteignait le golfe d’Oman, les rives de l’Indus et les déserts de l’Asie centrale. Il réussissait presque à contrôler la route du commerce de la soie. En Europe du Nord, la conquête romaine devait s’étendre, quatre siècles plus tard, jusqu’à la Baltique. Néron envoya deux centurions jusqu’au Bahr el-Ghazal à la recherche des sources du Nil.

Les «géographes» de l’Antiquité nous ont laissé des descriptions de ces découvertes: Hérodote (né en 484 av. J.-C.) connaît surtout les côtes, mal l’intérieur des continents. Ératosthène, chargé de diriger la bibliothèque d’Alexandrie, environ cent ans après la mort d’Alexandre, tira, de la documentation rapportée par le souverain, des Mémoires géographiques et une Mesure de la Terre. Il montrait, comme Aristote, que celle-ci était sphérique. Hipparque de Nicée (seconde moitié du IIe s. av. J.-C.) découvrit la précession des équinoxes, imagina, pour les cartes, la projection stéréographique et posa le principe de la détermination des longitudes. Poseidonios d’Apamée (même époque) étudie le phénomène de la marée et des volcans, et cherche à déterminer la longueur du grand arc terrestre. Strabon (Ier siècle apr. J.-C.), dans sa Géographie , décrit le monde, des tropiques au 54e degré de latitude nord et de l’Atlantique à la Chine. Enfin, Claude Ptolémée (IIe siècle apr. J.-C.) a fait une synthèse de tous les travaux antérieurs. Son traité, Syntaxis , traduit en arabe sous le titre d’Almageste , a fait loi dans le monde entier jusqu’à Copernic. Et sa Géographie a connu, grâce aux Arabes et aux savants de la Renaissance, une étonnante destinée. C’était une vaste compilation destinée à l’établissement d’une carte du monde alors connu. Celle-ci ne nous est pas parvenue. Mais certains manuscrits de la Géographie auraient renfermé des cartes faites au Ve siècle par Agathodémon et établies, selon ses données, en projection conique avec le méridien des Canaries – les îles Fortunées – comme méridien d’origine. Les cartes qui accompagnent les éditions imprimées furent dressées au XVe siècle. Elles répandirent l’idée que des côtes d’Europe, en faisant voile vers l’ouest, on atteindrait facilement l’Asie.

La chute de l’Empire romain met un terme aux découvertes et aux progrès des sciences géographiques. Leur renaissance ne se produit qu’au IXe siècle.

Les Normands, sur leurs drakkars, naviguent à la fois jusqu’à la Méditerranée et loin vers l’ouest dans l’Atlantique Nord, par l’Islande et le Groenland. L’Islande, reconnue par des moines irlandais vers 795, est abordée en 867 par des Normands venus des îles Féroé. Vers 982, un Irlandais découvre le Groenland. De là, son fils, en 1000, atteint le continent américain. Mais ces succès n’eurent aucune suite.

Les Arabes ont conquis un empire qui s’étend de l’Asie centrale à l’Atlantique. Au Xe siècle, ils égrènent leurs établissements sur la côte orientale d’Afrique, de la mer Rouge à l’embouchure du Zambèze. Leurs navires utilisent la mousson pour gagner ensuite la côte de Malabar. D’où l’œuvre importante des géographes arabes, en particulier de deux Marocains, Edrisi (XIIe siècle) et Ibn Batt ta (XIVe siècle). Celui-ci va jusqu’en Chine, à l’est, et jusqu’à Tombouctou, au sud. Mais leur étude reste purement descriptive. Ils conservent pieusement la géographie mathématique reçue des Grecs.

Renseignés par les croisades, les Occidentaux entreprirent de grandes expéditions en Asie. En 1245, le pape Innocent II charge Piano Carpini, moine franciscain italien, d’une ambassade auprès du khan mogol. En 1252, Guillaume de Ruysbroeck, un cordelier, partait à son tour porteur d’une offre d’alliance de Saint Louis au khan, dirigée contre les mahométans. Ruysbroeck se rend en Crimée: de Soudak, par l’isthme de Perekop, il gagne les steppes de la Russie méridionale. Il y rencontre les tribus nomades se déplaçant au rythme des saisons avec leurs chariots «transportant des tentes toutes montées». Sur la Volga, il trouve les Mongols, qui reconnaissent officiellement sa mission et le conduisent jusqu’à la cour installée à Karakorum. En 1271, le Vénitien Marco Polo, «jeune bachelier de quinze ans», se lance à son tour à travers l’Asie centrale. Dès 1260, son père et son oncle étaient venus à Constantinople avec des marchandises, puis, par les steppes de la Russie méridionale, ils avaient gagné les campements d’été des Mongols vers Kazan, et Boukhara, dans le Turkestan. Ils parvinrent alors à se faire inviter à la cour du grand khan, à Cambalik, près de Pékin. Chargés d’une mission pour le pape par ce souverain, ils mettent trois ans pour revenir et arrivent à Venise en 1269. En 1271, ils repartent avec le jeune Marco Polo, traversent l’Asie en trois ans et demi et rejoignent le khan. Marco Polo reste dix-sept ans à son service. Il est même chargé par lui de missions importantes au Tibet, en Chine méridionale, aux Indes. En 1291, tous trois rentrent en Europe en passant par l’océan, Ceylan, les Indes, le golfe d’Ormuz. Par Tabriz, ils chevauchent jusqu’à Trébizonde, s’embarquent pour Constantinople et rentrent à Venise en 1295. Marco Polo devait raconter ses aventures dans le Livre des merveilles , publié en français, où il décrit les prodigieuses richesses de l’Asie et de l’Extrême-Orient.

Ces voyageurs sont les plus connus. Il faudrait y ajouter les prisonniers de guerre, les fugitifs, les aventuriers de tous ordres qui portèrent, à travers l’Asie et l’Afrique, les idées, les coutumes et aussi les microbes de l’Europe. Les croisades ont été une occasion de contact privilégiée. Ainsi, au début du XVe siècle, les Européens n’ignorent pas l’existence des autres continents, même s’ils les connaissent mal. Le fait nouveau va être l’arrivée massive par la mer de ces Européens, cette fois non pas seulement curieux et prudents, mais avides et violents, à la tête de marins et d’hommes d’armes, suivis ou précédés de missionnaires et de commerçants.

2. La grande époque

Le changement se produit vers 1400 et surtout après 1450.

Les causes économiques

À la fin du Moyen Âge, à côté des vieilles structures féodales, s’est développée une bourgeoisie riche, qui pratique déjà un véritable commerce international, dont les grands centres sont Venise, Gênes, Lyon, Augsbourg, Munich, Bruges. Ses banques aident les rois. On comprend qu’elle soit heureuse de voir s’élargir ses marchés, d’en pressentir de nouveaux, si lointains soient-ils.

La même bourgeoisie cherche aussi de nouveaux produits à vendre, des produits rares, précieux et de gros rapport. La prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, n’a pas, comme on l’a dit trop souvent, coupé la route des épices par le Moyen-Orient. Sans doute les routes septentrionales – route génoise de la mer Noire et route vénitienne d’Adalia – sont-elles interceptées. Mais le trafic n’en est que plus actif à Constantinople et, après 1516, à Alexandrie, au-delà de laquelle la «paix» turque rassure les caravanes. Cependant, contre le monopole de Venise et de Gênes, le Portugal et l’Espagne cherchent un itinéraire concurrent et moins cher.

Les bourgeois sont heureux d’investir leurs capitaux dans l’armement, les constructions navales et les expéditions maritimes. La fin de la guerre de Cent Ans libère les énergies françaises et anglaises. Mais il existe un obstacle qu’il faut vaincre: le manque de numéraire, d’autant plus grave que le crédit, tel qu’on le connaît aujourd’hui, billet de banque ou chèque, n’existe pas; la lettre de change n’est pas encore aussi répandue et aussi perfectionnée qu’elle le sera au XVIe ou au XVIIe siècle, et les prix ont tendance à baisser et, par suite, à freiner la production et les échanges. Chercher les métaux précieux sous les climats chauds, qui, croit-on, favorisent leur formation, voilà un stimulant important pour la découverte.

Enfin, dans la péninsule Ibérique, aussi bien en Espagne qu’au Portugal, les bourgeoisies sont moins puissantes que les noblesses terriennes. Mais les cadets des grandes familles, s’ils n’entrent pas dans l’Église, ne savent que faire. Avides et appauvris, ils cherchent de quoi se tailler des seigneuries au soleil: pourquoi pas dans les terres lointaines, où elles deviendront peut-être des empires?

Les causes religieuses

Non seulement on connaît ou l’on soupçonne l’existence de populations lointaines et l’on éprouve une vocation missionnaire, un désir d’évangélisation universelle, mais encore on n’abandonne pas l’idée de croisade, croisade défensive contre l’Islam menaçant. Les Portugais et les Espagnols rejettent les Maures en Afrique et même établissent des présides (des garnisons) sur cette terre d’Afrique pour la surveiller et se protéger de nouvelles invasions. Depuis le XIIIe siècle, on sait qu’il existe, au-delà de l’empire des Turcs et des Barbaresques, un grand royaume fort et riche, dont le prince est un chrétien: le Prêtre Jean (il s’agit du négus d’Éthiopie). Son empire s’étend peut-être jusqu’à la côte ouest de l’Afrique: sans doute est-il possible de l’atteindre par l’Atlantique. En concluant une alliance avec lui, on pourrait prendre à revers et écraser les Turcs.

En outre, les grandes découvertes n’ont été possibles que grâce à de remarquables progrès de la science et de la technique. Il y a une révolution technique au XVe siècle, comme il y en aura une au XIXe siècle.

La révolution géographique

Les gens du Moyen Âge ne connaissaient de la Terre que les régions méditerranéennes. Ils se la représentaient en général comme un disque entouré par l’océan, qui s’étendrait jusqu’aux murs soutenant le ciel. Certains pensaient que si l’océan, au nord, se changeait en glace, il devenait bouillonnant au sud, sous l’effet des chaleurs. Or ces idées vont se modifier grâce aux Arabes, qui transmettent aux Européens (travaux du cardinal d’Ailly), surtout depuis les croisades, les idées et les travaux des géographes de l’Antiquité hellénistique. De plus, les récits de Marco Polo révèlent l’existence du Cipangu (le Japon) et du Cathay (la Chine). Ils en viennent à l’idée que l’Afrique et l’Asie sont entourées par un même océan, que, grâce à lui, on peut naviguer jusqu’au Cathay, qu’il est possible d’atteindre par l’ouest. Une erreur de quarante degrés place le Japon aux alentours de la Californie actuelle.

À cette révolution géographique correspond, dans l’art de la navigation, un gros progrès, dû à deux princes portugais: Henri le Navigateur (1394-1460) et Jean II (1455-1495).

Henri le Navigateur rassemble à Sagres, près du cap Saint-Vincent, un groupe de savants qui, grâce aux progrès de la géographie, réunissent la première collection cartographique de l’époque. La boussole, connue en Méditerranée depuis le début du XIVe siècle, ne permet que la «navigation à l’estime »: on «estime» la position du navire d’après l’angle de sa direction avec celle du nord et la distance parcourue: c’est le «point de fantaisie». Sous Jean II, seulement, la «junte des mathématiciens» découvre le moyen de calculer la latitude d’un lieu quelconque grâce à l’astrolabe, qui sert à mesurer l’angle de l’étoile Polaire, puis du Soleil et de la Croix du Sud (dans l’hémisphère austral) avec l’horizon. Dès lors, grâce à l’esquadria , on n’hésite plus à s’éloigner des côtes.

L’astrolabe traditionnel se perfectionne. Il est souvent remplacé par le quadrant, quart d’astrolabe muni d’un fil à plomb. On observe l’astre grâce à deux pinnules placées aux extrémités d’un des deux rayons perpendiculaires. La position du fil à plomb sur l’arc gradué indique la hauteur de l’astre au-dessus de l’horizon.

À côté de ces instruments fondés sur la graduation du cercle, les marins portugais en utilisent d’autres reposant sur les rapports entre les angles et les longueurs. La balestille, ou «bâton de Jacob», est formée d’un segment glissant sur une tige: le rapport entre la hauteur du segment et la hauteur de la tige donne la hauteur de l’astre. Les tablettes de l’Inde – le kamal des Arabes dans l’océan Indien – ont été utilisées par les Portugais. Au centre d’une tablette est fixée une cordelette où les distances sont marquées par des nœuds.

Pour connaître la latitude, la hauteur de l’astre au-dessus de l’horizon ne suffit pas. Il faut tenir compte de sa déclinaison. Celle du soleil varie avec chaque jour de chaque année. Depuis le règne de Jean II, les Portugais possèdent des tables de déclinaison, incluses dans les «régiments» (les règlements) de la hauteur du pôle par le soleil, c’est-à-dire les instructions que devaient suivre les marins pour calculer cette déclinaison. Au XVIe siècle, les tables sont quadriennales.

Le calcul de la longitude ne sera pas possible avant le XVIIIe siècle, faute d’appareils précis de mesure du temps. Cependant divers procédés ont été préconisés auparavant. L’utilisation de la différence des heures, appréciable par le sablier ou l’horloge à eau, est connue à partir de 1524, mais impraticable à cause de l’imprécision de ces instruments. Les procédés astronomiques utilisant les conjonctions et distances lunaires et les éclipses étaient inutilisables à bord d’un navire. La seule méthode employée, scientifiquement fausse, reposait sur la déclinaison de l’aiguille magnétique. Celle-ci augmentait, pensait-on, vers l’est et l’ouest, proportionnellement à la différence de longitude, à partir d’un «méridium vrai» passant par les Açores. Dès le milieu du XVIe siècle, le mathématicien portugais Pedro Nuñes devait montrer la fausseté de cette méthode. Mais la légende eut la vie dure jusqu’au XIXe siècle.

Les cartes marines sont devenues plus exactes, plus précises et plus complètes, mais elles restent longtemps faites pour la navigation à l’estime et à la boussole et ne tiennent pas compte de la déclinaison magnétique. Elles varient donc avec le temps. On a voulu parfois plaquer sur elles un quadrillage de méridiens et de parallèles, mais celui-ci est purement artificiel et ces cartes étaient très difficiles à utiliser pour la navigation astronomique. On les complétait par des «arts de naviguer», des «journaux de bord» et des «routiers».

Les constructions navales font aussi, au XVe siècle, un progrès décisif. Jusque-là on n’utilisait que la galère ou la nef, celle-ci trop lourde et trop lente, à un seul mât et une seule voile, celle-là légère, effilée et rapide, mais trop basse sur l’eau pour affronter les vagues de l’océan. Au XVe siècle apparaît au Portugal la caravelle, navire de haut bord comme la nef, mais plus léger (il n’a que trente mètres de long), pourvu de cinq voiles réparties sur trois mâts qui lui permettent d’atteindre la vitesse de dix kilomètres à l’heure. La nef cédera la place au galion, grosse caravelle ou nef rapide selon les cas.

Les causes politiques ont donc joué surtout un rôle négatif. La fin de la guerre de Cent Ans a permis aux Français de s’intéresser aux découvertes. L’Espagne et le Portugal se sont tournés vers les grandes aventures maritimes, une fois la Reconquista presque terminée. L’Angleterre a compris que son destin était maritime lorsqu’elle a vu la France l’évincer définitivement du continent. Enfin la lutte contre les Turcs ou les Arabes n’a pas un caractère purement religieux: il s’agit de se défendre contre des puissances qui menacent de faire la loi en Méditerranée et en Europe orientale et centrale.

3. Les Portugais à la découverte du monde

Les Portugais, les premiers à avoir «reconquis» leur territoire national, les plus proches aussi de l’Océan, de l’Afrique et de l’«Asie», sont aussi les premiers à se lancer dans l’aventure.

Premières reconnaissances

Dès 1416, ils avaient atteint le cap Bojador et, en 1445, le cap Vert. Ils franchissent l’équateur en 1471 et atteignent l’embouchure du Congo, six cents kilomètres plus loin, en 1482 (expédition de Diogo Cão). En 1485, Barthélemy Dias double le cap des Tempêtes, celui que Jean II rebaptisera le cap de Bonne-Espérance. L’année suivante, des officiers du roi, Pêro da Covilhã et Alphonse de Paiva, sont chargés de recueillir des renseignements sur l’Abyssinie et sur la route de l’Inde. Ils sont porteurs de lettres pour le Prêtre Jean. Tous deux arrivent au Caire et, par la mer Rouge, à Aden. Là, ils se séparent: Covilhã va en Inde, à Cananor, Calicut et Goa, puis s’embarque pour Sofala sur la côte d’Afrique, d’où il regagne Aden et Le Caire. Il apprend alors la mort de Paiva. Il décide de se charger de la mission que celui-ci n’a pu accomplir et entre facilement en Abyssinie, dont il ne peut sortir: il s’y marie et y termine son existence. Heureusement, avant son départ du Caire, il avait pu faire parvenir en Europe des renseignements sur la côte orientale d’Afrique et la navigation dans l’océan Indien.

Vasco da Gama et Alvares Cabral

Grâce à ces renseignements, on peut préparer une grande expédition. Elle est confiée à Vasco da Gama, jeune homme de trente ans, dont les quatre navires quittent le Tage le 8 juillet 1497. Le recrutement des marins a été difficile. Il a fallu vaincre des terreurs superstitieuses. Certains ne croyaient-ils pas à l’existence, au fond des eaux, de puissants aimants qui attiraient les navires et les faisaient s’engloutir? Pour compléter les équipages, on a dû prendre dix condamnés à mort, à qui on a promis la vie sauve.

En novembre, Vasco da Gama double Le Cap, puis célèbre Noël dans un port qui gardera le nom de Natal. Il doit alors lutter contre les mutineries de ses équipages découragés, contre les tempêtes, contre les petits rois arabes de la côte orientale d’Afrique, dont il menace le monopole commercial. À Melinda, grâce à l’amitié d’un sultan, il peut se procurer des pilotes qui le mènent en vingt-trois jours sur la côte de Malabar. Enfin, le 18 mai 1498, il atteint Calicut. Grâce à un Tunisien qui parlait l’espagnol, Gama entre en relation avec le zamorin, souverain de l’endroit. Mais les Arabes se rendent compte du dangereux concurrent que le nouveau venu représente. Celui-ci doit s’enfuir avec sa flotte vers Cananor, dont le radjah se montre plus amical et où l’on peut charger les navires. Gama accoste à Goa et revient en Europe. Il arrive à Lisbonne avec deux navires seulement, en septembre 1499, soit plus de deux années après son départ.

Pour organiser le commerce de l’Inde, il faut d’abord faire peur aux Arabes. Dans ce dessein, on confie à Alvares Cabral une escadre de treize navires montés par 1 200 hommes (mars 1500). Pour éviter les calmes du golfe de Guinée, l’expédition utilise au maximum les alizés et met le cap sur le sud-ouest. Elle touche sans s’en douter la côte de l’Amérique, au Brésil. Cabral la baptise terre de la Vraie-Croix (Vera Cruz, qu’on transforma en Santa Cruz), la longe pendant une journée en descendant vers le sud, puis reprend sa route vers l’Afrique après avoir détaché un navire pour apporter à Lisbonne la nouvelle de sa découverte. Après des tentatives infructueuses de commerce sur la côte orientale africaine, il arrive en août devant Calicut. Il ne lui reste que six vaisseaux. D’abord en bons termes avec le zamorin, il se brouille peu après avec lui, doit abandonner la ville en incendiant quinze navires maures et rentre en Europe.

C’est alors que Vasco da Gama organise sa seconde expédition. En février 1502, il part avec quinze navires, suivi en avril par son neveu, Estevão da Gama, à la tête de cinq autres unités. Il ne s’agit plus d’explorer, mais d’imposer la domination portugaise. Vasco da Gama reprend le chemin de l’Europe en février 1503, laissant dans les mers des Indes une petite escadre de surveillance sous les ordres de Sodré. Ce dernier s’étant perdu corps et biens sur la côte d’Arabie, une nouvelle expédition arrive, en 1504, sous les ordres d’Alphonse d’Albuquerque, qui construit un fort près de Cochin: c’est le premier établissement permanent des Portugais en Inde.

Les vice-rois Almeida et Albuquerque

Cochin ne doit pas rester le seul poste portugais, si l’on veut briser définitivement le monopole arabe et la coalition de tous ceux qui en profitent au Moyen-Orient et jusqu’à Venise. Aussi le roi Manuel envoie-t-il un «vice-roi», Francisco d’Almeida, avec une flotte de quinze vaisseaux, dont certains atteignent 1 500 tonneaux, et l’ordre d’organiser le nouvel empire. Le vice-roi non seulement lève des tributs et construit des forts, mais encore organise des flottilles, dont certaines unités sont construites sur place; il crée même un service de pilotage. Dès lors le commerce des épices, des pierres précieuses et des parfums est aux mains des Portugais, dont les bases principales sont Cochin et Cananor. Ils y apportent en échange des métaux, plomb et cuivre, cinabre et mercure, du corail, surtout des monnaies. Les navires arrivent en septembre et repartent en janvier. Les plus rapides sont rentrés à Lisbonne pour le mois de juin, les plus lents pour l’année suivante.

Le successeur d’Almeida, Albuquerque, est plus ambitieux. La plus grosse partie des épices, négociée sur la côte de Malabar, n’y est pas produite. Elle vient de plus loin, des Moluques. Dès 1509, une flotte a atteint Malacca qui jouait alors, entre l’océan Indien et l’Extrême-Orient, le rôle actuel de Singapour. Mais cette flotte est victime d’un guet-apens musulman. Pour la venger, Albuquerque quitte sa capitale de Goa en 1511, atteint Malacca, y obtient le concours des Chinois, puis, grâce à eux, entre en relation avec le Siam. Il va alors jusqu’à Amboine, puis revient à Ormuz pour écraser une coalition turco-arabe. C’est à ce moment que se placerait son projet d’affamer l’Égypte en déviant le Nil. Si vraiment il y pense, il n’a guère le temps de réaliser son dessein: les fièvres l’emportent en 1515.

Vers cette époque, le Brésil prend plus d’importance dans les préoccupations du roi de Portugal, qui passe des contrats pour l’exploitation du «bois Brésil». En 1630 une expédition commandée par Martim Afonso de Sousa et son frère Pero Lopes rejoint le cap Saint-Augustin et, de là, longe la côte du Brésil vers le sud par Pernambouc, la future Bahia, la baie de Guanabara, Cananéa et le rio da Prata. Au retour ils fondent le premier village brésilien à São Vicente et vont dans l’intérieur à Santo André. Là, Martim Afonso reçoit le titre de donataire de São Vicente. Le système est généralisé en 1532: des postes de défense sont cédés comme donation à divers nobles portugais. Il s’agit d’occuper le pays et de le défendre contre les Français trop entreprenants. Le pays est divisé en lots de cinquante lieues de côté, confiés chacun à un capitaine général.

4. L’heure des Espagnols

C’est le hasard, peut-être aussi un roi de Portugal comblé et blasé, qui donne à l’Espagne le chemin de l’Amérique, tandis que les Portugais s’installent aux Indes.

Christophe Colomb

A-t-il eu l’idée de chercher la route de l’Inde par l’ouest en lisant la lettre que l’astronome florentin Toscanelli aurait écrite, en 1474, à un chanoine portugais? C’est peu probable, car il ne semble s’intéresser aux grands problèmes maritimes qu’après son mariage avec la fille d’un marin réputé (1480). Certains même ont mis en doute son intention d’atteindre l’Inde par l’ouest: Colomb serait parti à l’aventure à la recherche d’îles fabuleuses. En réalité, il connaît l’Imago mundi , de Pierre d’Ailly, imprimée à Louvain en 1483 et où il trouve l’idée, vraie, de la sphéricité de la Terre jointe à l’idée fausse que la dimension du continent eurasiatique est de 225 degrés et que le Cathay est par conséquent très proche de l’Europe dans la direction de l’ouest. Rejoindre les Indes par l’ouest, tel est le projet que Christophe Colomb soumet, dès 1483, au roi de Portugal. Mais ses exigences paraissent démesurées, il est éconduit.

Colomb s’adresse alors aux souverains espagnols. Mais ceux-ci, sur le conseil de l’université de Salamanque, rejettent d’abord ses propositions, parce que trop vagues. Ce n’est qu’en 1491, pendant le siège de Grenade, au moment où il commence à désespérer, que le Génois obtient d’Isabelle l’autorisation d’organiser avec les frères Pinzon, armateurs à Palos, une petite escadre de trois navires. Parti le 3 août 1492, il fait escale aux Canaries et, dans la nuit du 11 au 12 octobre, aperçoit la terre.

Ce sont les îles Lucayes, à l’entrée du détroit de Floride. Colomb se croit sur les rivages de l’Asie. Il explore les Antilles, cherchant les souverains de Cipangu et de Cathay, à qui il doit remettre ses lettres de créance. Il découvre Cuba le 27 octobre et, peu après, la future Saint-Domingue, qu’il baptise «Hispaniola». Mais il a perdu l’un de ses navires, ses hommes sont fatigués et, le 15 mars 1493, sept mois après son départ, il rentre triomphalement à Palos. Il est toujours persuadé d’avoir atteint l’Asie.

Colomb ne sera jamais détrompé, malgré trois autres voyages (1493, 1498, 1502), où il explore les Antilles, reconnaît l’embouchure de l’Orénoque et l’isthme de Panamá. Surtout, son aventure a déçu les Espagnols qui lui reprochent de ne pas avoir découvert la bonne route des épices ni rapporté d’or. L’essai de colonisation tenté à Saint-Domingue ne réussit pas. Pendant son troisième voyage, Ferdinand et Isabelle décident de lui enlever la vice-royauté. Son remplaçant, Bobadilla, ayant outrepassé les ordres reçus, les souverains réparent, dans la mesure du possible, l’affront fait au navigateur.

Mais ils ne lui rendent pas ses anciens pouvoirs et, s’ils lui permettent un quatrième voyage, celui-ci présente un objectif strictement géographique: découvrir des terres nouvelles. C’est ainsi qu’il explore la côte de l’Amérique centrale, du Honduras actuel à l’isthme de Darien. Il essaie vainement de trouver de l’or en Costa Rica, revient échouer à la Jamaïque après que sa flotte eut été dispersée par les tempêtes. En septembre 1504, il s’embarque pour l’Espagne, où il arrive malade, et meurt en 1506.

L’Amérique

Cependant, on commence à soupçonner que ces terres nouvelles ne sont pas l’Asie. En 1504 et 1505, le Florentin Amerigo Vespucci, qui a participé à plusieurs des expéditions vers l’ouest, publie des lettres où il prétend que l’on se trouve en présence d’un «nouveau monde». Et en 1507, un typographe de Saint-Dié, Martin Waldseemüller, imagine, dans la préface d’une Cosmographie , de donner au nouveau continent le nom d’America.

Aucun doute n’est plus possible après le voyage de Balboa (1513), qui, du haut des montagnes de Panamá, découvre un vaste océan, et après celui du Portugais Magellan, qui, longeant la côte d’Amérique du Sud, franchit ce détroit de six cents kilomètres, auquel il donne son nom, et s’aventure dans l’océan, qu’il appelle Pacifique, jusqu’aux Philippines, qu’il aborde après un trajet de quatre mois et où il périt dans un combat contre les indigènes. Son pilote, El Cano, regagne l’Espagne par le cap de Bonne-Espérance. C’est le premier tour du monde: il a duré trois ans (1519-1522). Sur les cinq navires et les deux cent trente-neuf hommes partis, il revient vingt et un hommes et un navire, la Victoire , dont la charge d’épices, prise aux Moluques, suffit à payer toute la campagne.

Tordesillas

L’expédition de Magellan illustre bien la rivalité hispano-portugaise dans la conquête du monde: c’est à qui trouvera la route des épices. Le conflit dure depuis longtemps. Dès le premier retour de Colomb, les Portugais ont réclamé leur part du monde. Ferdinand s’est adressé au Saint-Siège, c’est-à-dire à l’Espagnol Alexandre VI, qui, en mai 1493, accorde à son pays natal les terres situées à l’ouest des Açores et au Portugal les terres en deçà. Mais, devant les réclamations du Portugal, la ligne de démarcation, par le traité de Tordesillas (7 juin 1494), est repoussée de 170 lieues vers l’ouest. Ce traité donne au Portugal la moitié ouest du Brésil. Aux antipodes, le traité de Saragosse (1529) accorde les zones contestées, y compris les futures Philippines, aux Portugais. Mais ceux-ci n’occupent pas les Philippines. Les Espagnols s’y installent dès 1542. Leur nom vient de celui de l’infant, le futur Philippe II. Dès la fin du XVIe siècle, les «galions de Manille» apporteront chaque année à Acapulco la soie chinoise échangée contre l’argent mexicain, au prix de périlleuses traversées.

Les conquistadores

Il reste aux Espagnols à occuper le continent américain au-delà du Brésil. La mer des Antilles va jouer le rôle d’une véritable Méditerranée, véhicule commode des forces militaires espagnoles. Celles-ci se heurtent à un relief difficile, au climat tropical, à des tribus sauvages et surtout à deux centres de civilisation, l’empire des Aztèques sur le plateau du Mexique, l’empire des Quichuas avec sa dynastie Inca, au Pérou.

En 1519, Hernán Cortés débarque sur la côte mexicaine avec six cent soixante hommes et crée le fort de la Vera Cruz. Trouvant facilement l’appui des tribus soumises par les Aztèques, à qui leurs croyances religieuses promettent un libérateur envoyé par les dieux et venant de l’est, il marche sur Mexico, capitale de l’empire. Son chef, Moctezuma, l’accueille en ami. Six jours après, des soldats espagnols ayant été attaqués par des Mexicains, Cortés fait Moctezuma prisonnier et organise un véritable protectorat.

Si l’on trouve de l’or aux Antilles, de l’or et de l’argent au Mexique, l’immense et brillant empire du Sapa-Inca, couvert de travaux gigantesques, doit fournir aussi en abondance les deux précieux métaux. N’est-ce pas l’Eldorado? Deux aventuriers espagnols, Pizarre et Almagro, s’associent pour la conquête. En 1532, Pizarre la commence avec cent soixante-dix hommes, soixante-dix chevaux et trois arquebuses et la termine avec les renforts que lui amène Almagro. En 1535, il fonde une nouvelle capitale: Lima. Mais les deux chefs se brouillent. Almagro, fait prisonnier par Pizarre, est étranglé (1538). Pizarre est tué par les soldats d’Almagro (1541). Le pays vit dans l’anarchie lorsque Charles Quint, en 1547, y envoie un gouverneur.

Ainsi est créé l’Empire espagnol, très différent de l’Empire portugais d’Orient. Sans doute les deux empires sont-ils fondés sur le principe du monopole commercial. Mais celui d’Amérique n’est pas une simple organisation de comptoirs. Il y a une extension territoriale. Une population européenne y émigre; une administration sur le modèle de celle de la Péninsule y est instaurée, aux ordres de vice-rois et de capitaines généraux. Il manque la main-d’œuvre: on la recrute parmi les Indiens, qu’on répartit (repartimiento , puis encomienda , puis repartimiento forzoso aux mains de l’État) entre les colons pour le travail forcé des mines (mita ) ou des terres.

L’Église, de son côté, n’est pas restée inactive. Des missions ont été organisées, des couvents et des églises bâtis. Les Indiens sont amenés à la foi catholique d’une façon assez superficielle en général: on est encore maladroit pour adapter le message chrétien aux mentalités et civilisations nouvelles. On s’efforce de protéger les indigènes contre les abus des colons. Le dominicain Las Casas, par exemple, ne cesse de démontrer les atrocités que ceux-ci commettent contre ceux-là. Le malheur est que, pour les sauver, on trouve un remède pire que le mal: s’adresser aux Noirs d’Afrique, qu’on achète comme esclaves et qu’on envoie en Amérique dans les pires conditions physiques et morales. C’est la traite des Noirs , qui durera jusqu’au XIXe siècle.

5. Anglais et Français à la conquête du Nouveau Monde

Portugais et Espagnols n’ont pas été les seuls à découvrir les «nouveaux mondes». Le Génois Jean Cabot et ses trois fils, passés au service d’Henri VII d’Angleterre, reçoivent cinq navires, que chargent les négociants de Londres et de Bristol. En 1497, ils vont sans doute jusqu’au cap Breton et au Labrador. Leurs autres voyages et ceux des bourgeois de Bristol n’ont guère de résultats. Mais on espère toujours trouver vers l’Asie la route du Nord-Ouest.

Les Français se montrent encore plus actifs. Chaque fois que la France se brouille avec l’Espagne, les marins français attaquent les caravelles. Colomb lui-même leur échappe de peu. De plus, à partir de 1514 et peut-être même avant, ils rejoignent ou remplacent les Portugais, qui vont chasser la baleine ou pêcher la morue à Terre-Neuve. François Ier charge Verrazano d’exploiter les côtes du Nouveau Monde. Verrazano atteint la Caroline du Nord, longe la côte jusqu’en Nouvelle-Écosse et rentre à Dieppe (1524). Prenant les eaux situées au-delà des Outer Banks de Caroline pour le Pacifique, il contribue à entretenir l’illusion d’un passage vers la Chine. En 1541, François Ier nomme Roberval lieutenant général de la Nouvelle-France et lui donne comme adjoint Jacques Cartier qui avait commandé les deux premières expéditions françaises au Canada (1534, 1535-1536). Mais les deux hommes ne s’entendent pas. Roberval fait au Canada deux voyages, qui se soldent par des échecs. La Nouvelle-France tombe alors dans l’oubli pour cinquante ans.

6. Conséquences des grandes découvertes

Il s’agit d’abord du champ des connaissances: progrès de la cosmographie (rotondité de la Terre; découverte de nouveaux astres), de la climatologie (mécanisme des alizés et des moussons), de l’océanographie, de la botanique et de la zoologie, de la cartographie et de la géographie, de l’ethnologie; connaissance de nouvelles civilisations, reconnaissance d’une certaine équivalence entre elles; l’idée d’une certaine relativité de nos croyances.

Il peut y avoir là les racines d’une crise religieuse. Par contre, si les puissances musulmanes sont peu touchées, l’Église a trouvé de nouveaux champs, immenses, d’expansion. La chrétienté universelle ne se confond plus avec l’Europe. Enfin l’Église doit résoudre les nouveaux problèmes moraux posés par les transformations sociales: élévation du niveau de vie du fait de la consommation généralisée du sucre de canne et des épices et, plus tard, du tabac et de la pomme de terre; développement prodigieux de la classe des grands négociants et armateurs, recrudescence de l’esclavage.

Les transformations sociales dépendent étroitement des conséquences économiques de l’expansion. L’exploitation des mines du Mexique et du Pérou faisant suite à la déviation vers Lisbonne par les Portugais de l’or africain de Mina, or qui, jadis, passait par le Sahara et alimentait le commerce des Barbaresques, provoque un afflux de métaux précieux sur les marchés espagnols et portugais, puis européens.

La hausse des prix européens qui en découle, sensible jusque vers 1640, bouleverse les fortunes et la structure de l’économie. Les profits s’accroissent. Les salaires réels tendent à baisser. La possession des terres perd de son importance dans la composition des fortunes. L’augmentation de la richesse mobilière, conséquence du commerce, active la vie économique. De nouvelles formes de paiement et, par suite, de crédit se développent: lettre de change, billet à ordre, rentes, titres d’État. De nouvelles industries se créent: les commerçants font travailler des centaines d’artisans pour leur compte, leur fournissant la matière première et les débouchés et leur demandant seulement du travail: c’est le capitalisme commercial où la gestion et les profits de la production sont entre les mains des commerçants. Et comme la fortune terrienne occupe maintenant le second rang, c’est la monnaie que l’on recherche d’abord, nécessaire aux grandes entreprises, terrestres ou maritimes, à la guerre aussi, instrument de la puissance de l’État dans le monde.

Enfin, et surtout, les grandes découvertes ont bouleversé les routes commerciales. En Asie d’abord, où les Portugais s’emparent de la vie maritime et vont obliger les peuples jaunes à développer leurs échanges vers l’intérieur des continents: ainsi l’Indochine, que la vie maritime mettait sous l’influence de l’Inde, va être livrée à l’influence de la puissance continentale chinoise. En Europe surtout, où l’Atlantique acquiert l’importance qu’avait jusqu’alors la Méditerranée, et où des ports, tels que Venise et Gênes, sont appelés à perdre leur primauté, non sans un long délai d’ailleurs (après 1530 Venise s’industrialise et retrouve une certaine prospérité). Les flottes, qui accostent une fois l’an en Europe, font de Séville et Lisbonne les centres de redistribution des produits coloniaux. Les commerces triangulaires s’établissent: par exemple, quincaillerie et tissus embarqués au Portugal sont échangés contre les esclaves de l’Angola, que remplaceront sur les côtes du Brésil les caisses de sucre à destination de l’Europe.

Et les États riverains de l’Atlantique voient se lever successivement, selon leur histoire et leurs difficultés propres, l’aurore de leur puissance.

7. Les successeurs: les grands explorateurs

Vers 1600, l’Européen se fait une idée d’ensemble assez exacte de la Terre. Cependant beaucoup de régions demeurent inconnues. Au début du XVIIe siècle, on se préoccupe de trouver vers le nord des passages vers l’Asie. Après Jacques Cartier, les Anglais Frobisher et Davis (1576 et 1587) avaient exploré le Nord-Ouest. Leurs efforts sont suivis de ceux d’Hudson (1610) et de Baffin (1616), qui étendirent les connaissances sur l’Amérique du Nord et le Groenland. En 1594, le Hollandais Barents avait échoué dans sa tentative de découverte du passage du Nord-Est, mais il avait reconnu le Svalbard et la Nouvelle-Zemble.

Au XVIIe siècle, on s’efforce de reconnaître le vaste continent que l’on soupçonnait à l’est de Madagascar et qui figurait depuis 1556 dans l’atlas de Le Testu. En 1605, le Hollandais Willem Jansz découvre la côte nord-ouest de l’Australie, qu’il baptise Nouvelle-Hollande. En 1642, un autre navigateur hollandais, Abel Tasman, découvre la terre qui porte son nom – la Tasmanie – et la côte occidentale de la Nouvelle-Zélande. Un flibustier anglais, Dampier, va des Galapagos aux Philippines, découvrant en route plusieurs archipels.

Dès 1581, les cosaques du Don avaient entrepris la conquête de la Sibérie. En 1697, ils atteignent le Pacifique et font la découverte du Kamtchatka.

Au XVIIIe siècle, des explorations systématiques sont organisées méthodiquement à des fins scientifiques. L’Allemand Gmelin et le Français Delisle explorent la Sibérie, en 1733, à la demande du tsar. En 1739, le Danois Béring essaie de relier, par la mer, le Japon à Arkhangelsk et découvre le détroit qui sépare l’Amérique de l’Asie et qui, depuis, porte son nom. Enfin, la seconde moitié du siècle est marquée par les grands voyages de circumnavigation de Bougainville (1764-1769), de Cook (1769-1779), de La Pérouse (1785-1788).

Au XIXe siècle, les explorateurs pénètrent à l’intérieur des masses continentales dont ils s’efforcent de dresser la carte (Humboldt, Brazza, Stanley...). En même temps se poursuit la reconnaissance des mers polaires. Le Suédois Nordenskjöld franchit le passage du Nord-Est en 1879. Ross, en 1818, et Franklin, en 1847, reconnaissent les abords du passage du Nord-Ouest, que le Norvégien Roald Amundsen découvre en 1906. L’Antarctique a été découvert par Dumont d’Urville en 1839-1840, avant de recevoir la visite de nombreux explorateurs (de Gerlache, von Drygalski, Scott, Otto Nordenskjöld, Charcot, Schackleton, Amundsen). De 1929 à 1934, l’amiral Byrd y mène plusieurs enquêtes importantes. Après 1948, des expéditions polaires financées par plusieurs pays s’y succèdent, tandis que des spécialistes explorent le fond des océans et que l’Institut océanographique de Monaco entreprend d’en dresser la carte (usage du bathyscaphe).

Ces diverses connaissances avaient été rendues possibles grâce aux progrès techniques: navires à vapeur, à moteur, T.S.F., radar, etc.

Mais l’ère des grandes découvertes n’est pas terminée: l’homme part maintenant à la conquête de l’espace. Le premier spoutnik est lancé en 1957. En 1969, deux Américains mettent le pied sur la Lune...

Encyclopédie Universelle. 2012.

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